Epilogue

J’entre dans une boutique pour me faire couper les cheveux. Au moment d’allumer la tondeuse, le coiffeur réalise que l’électricité vient de couper dans le bâtiment. Attente. Il me demande de choisir sur l’internet de son téléphone, une photo d’hommes dont j’aime la coupe pour lui servir de modèle. Je trouve une excuse pour sortir.

Aujourd’hui, j’éprouve une fatigue intense. J’ai le corps à plat. Incapable de faire un geste. Ce matin, j’ai vomi une matière noire dans les toilettes. Je me suis vidé, littéralement. Hotel. Lit. Je m’imagine en Californie, dans une foret de Séquoia. Dans un lac. Dans le lobby de l’hôtel je discute avec un pakistanais vendeur de miel. Homme opulent, avec de grosses liasses de billets dans les poches. Football à la télévision. Émotion dans la gorge. Jus de carotte. Eau. Sel. Je travaille à me refaire un nouvelle flore, un nouvel intestin. Parfois, je me demande si j’ai encore envie de voyager. Peut-être que je suis au seuil d’une nouvelle étape. Envie de faire le ménage. Besoin de créer autre chose. D’aimer à l’intérieur de mes bases. Le premier jour de mon arrivée à Wadi Halfa, j’ai rencontré un jeune qui m’a dit don’t think too much and everything will be fine, à propos du Soudan et je pense qu’il avait raison.

Je regarde internet. Mauvaise nouvelle. Un de mes anciens élèves vient de mourir. Je ne sais pas quoi dire. Je pleure comme un idiot dans mon jus de carotte.

Katmhya

Marre d’avaler la même chose chaque jour. Difficile de trouver quelque chose à manger. Coca Cola dans le gosier. Le sucre fait office de plâtre. Il y a une souris dans ma chambre. Pour le reste, c’est le vide. Pas de draps. Salle de bain défoncée. Electricité qui coupe régulièrement. La saleté semble faire son nid dans chacun de mes orifices. Rien ne semble fonctionner ici. Je me pose la question du progrès. Gangrène. Gangrène.

Je suis perdu dans un no man’s land. Il y a cette femme qui me regarde et qui me lance avec un grand sourire : hello, white man. Pas d’internet dans l’hôtel et dans la plupart des hôtels ici. Je me sens couper du reste du monde. Faut que je lave mes vêtements, que je coupe mes cheveux, ma barbe. Quand je prends le minibus en direction de Katmhya, le silence reprend sa place, le soleil brûle. Carcasse de boeufs sur le bord de la route. J’ai la peau sèche comme du papier en carton.

L’odeur de l’essence. L’odeur du charbon. Aujourd’hui, j’ai vu un homme écrire des versets du Coran sur une petite feuille de papier. Il a plongé une pointe de bambou dans de l’encre noir. Il a déposé la feuille dans un récipient en métal. Il a versé de l’eau dedans et il a bu le contenu.

Le film

Aujourd’hui, je me promène dans la ville avec mon appareil photo autour du cou. C’est mon premier jour à Kassala. Une moto avec deux jeunes à son bord, s’arrête devant moi. L’un d’eux, très vite, me dit que je n’ai pas le droit de prendre de photos. Je réponds que j’ai le droit, que j’ai mon permis. Il me demande mon passeport. Je refuse. Il me dit qu’il fait partie de  la police. Je demande à voir sa carte. Il me la montre. Je remarque un révolver dans un étuis en cuir sous sa chemise. Je donne mon passport, mon permis de voyage pour le Soudan ainsi que mon permis de voyage pour le Kassala. Il me demande mon permis de prendre des photos. Je dis que le permis de voyage fait aussi office de permis photos. Il me confisque le passeport et me demande de le suivre au poste de police. J’embarque sur la moto, ma main est posée sur sa taille. Je suis dans un film.

J’arrive au poste. Un immense bâtiment qui semble vide. Très vite, on me demande mon appareil photo. Je refuse. Le jeune à un visage grave. Il me fait entrer dans un vestibule, me dit de m’asseoir. D’autres personnes sont assises dans la pièce à regarder un film Indien à la télévision. Personne est en uniforme, difficile de savoir qui fait partie de la police. Je reste calme. Vingt minutes passent. On vient me chercher pour m’amener dans un autre bâtiment. J’entre dans une pièce. Je découvre six hommes, assis sur des canapés, des chaises. Pas un sourire. Long silence. Pouls limite. On m’invite à m’asseoir. Un homme qui se tient derrière un grand bureau, se lève, me serre la main et me dit avec le plus grand sérieux : welcome to Sudan. Moment de sidération. Il m’explique qu’il y a un problème car les formulaires qu’il a en main, ne sont pas les bons. Je sors de mon sac les originaux et les pose sur son bureau. Il les prend, les regarde attentivement et  finit par me faire signe de la tête que tout est en règle.  Je peux prendre des photos, no problem.

Le goût du lait

Jour 1, je croise un fou qui me dépose 1 livre soudanaise dans la main. Jour 2, le même fou, me dépose un billet de 5 livres dans la main et disparait. Je m’offre un thé avec l’argent. 3 livres. Il revient, tend la main. Je lui donne les deux livres restantes. Il les prend et disparait. Jour 3, je m’apprête à prendre un minibus pour Khatmiya. J’attends sur mon siège. Il apparait à la fenêtre, me demande de l’argent. Je refuse. Il monte dans le bus et essaie de s’asseoir à la place du chauffeur. Panique à bord.

Aujourd’hui, j’ai bu du lait. Le lait de la traite. Première fois que j’ai le pis de la vache directement dans la bouche. Besoin de prendre une bière. ici, l’alcool est interdit. Adis Abeba. Nouveau décors.

Arabi

À l’hotel, il y a un tapis de prière dans chaque chambre. Je m’en sers pour couvrir mes pieds quand je dors. J’ai dans mon sac, une fortune en argent liquide. Avec l’embargo américain, il est impossible d’utiliser une carte de crédit sur l’ensemble du territoire. La douceur règne. Velour invisible.

Administration

Il faut un permis pour aller à Kassala. Il est 9h. Je prends un taxi. Je vais à un premier office. Le premier office me dit que ce n’est pas la bonne place et me renvoie à un deuxième office à l’autre bout de la ville. Le deuxième office me dit que ce n’est pas la bonne place et me renvoie à un office très loin du premier, qui, surprise me renvoie à l’office précédent. Cet office qui m’avait envoyé à un autre office me disant ne pas pouvoir me délivrer le permis, me dit que maintenant c’est possible.

J’entre dans un bureau, je remplis un formulaire. On me dit que je dois faire des photocopies mais que je ne peux pas les faire dans ce bâtiment. Je trouve une photocopieuse à l’extérieur. Je reviens valider le formulaire. On m’envoie alors à un deuxième bureau pour recevoir le tampon. Je découvre qu’il y a une photocopieuse mais quelle sert uniquement à l’administration.

On relance la roue. Après validation du formulaire, je suis envoyé à un troisième bureau. Arrivé devant la porte, on me dit que le Bureau est fermé pour la pause déjeuner. Je sors pour aller payer une fortune mon taxi. Je donne un coup de pied dans l’auto. Je reviens. J’entre dans le bureau. À partir du premier formulaire tamponné, on me demande d’en remplir un autre. Demande en procédure. Il est 11h, on me dit de revenir à 14h.

Je pars manger à la cantine de l’administration. Je demande un jus frais. Le mixeur tombe en panne. Démontage et remontage de l’appareil. Il est 14h, je retourne au bureau. Bureau fermé. On me dit de revenir à 14h30 parce que le personnel fait la sieste. Je vais au toilette. Pas d’électricité. La chasse d’eau ne fonctionne pas. Je reviens à 14h30. Je suis devant la porte. La porte s’ouvre. On me demande de patienter 5 minutes. Et miracle, on me donne le permis.
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