Avant de partir : La corne de Rhinoceros

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J’ai toujours été fasciné par les statues de l’antiquité que tu peux voir au Louvre. Fasciné par la grande fidélité du marbre. Dans la position rassurante de la pierre, tu traverses le temps. A la différence de ceux que l’on aime, qui disparaissent. Les gens que l’on aime ne sont pas des statues. Se le rappeler. La dernière fois que j’ai vu mon père, c’était en aout 2002. Depuis, quelques coups de téléphone et le silence. J’ai appris, il y a deux semaines, qu’il avait été admis d’urgence à l’hôpital pour une tumeur à la gorge. Il n’arrivait plus à respirer. Coup de marteau. Destruction totale de la pierre. Un jour, j’écrirai mieux, mais ce n’est pas pour maintenant. Le monde s’écroule et je bois une bière. Il y a surement d’autres choses à faire de plus urgent, mais c’est la grande évasion. Je pense à mon père et ce que je vois m’aveugle. Je suis tout entier dans les bras du réel. Léger séisme. Je me vois monter l’échelle de Richter. Avoir de nouveau, 5 ans. Distorsion du côté de l’enfance. Le passé reflue. La photo de famille bouge. Bien qu’on s’habitue à l’absence, quand la maladie frappe, c’est le retour à la préhistoire. Quelque part, c’est le grand saut. C’est la traversée des continents. Je ferme les yeux. Je me projète à l’est pour adoucir le choc, pour libérer le temps de la maladie. Dans ma tête, je suis déjà dans la corne de l’Afrique. Je suis déjà en Ethiopie, déjà, à Addis Abeba, assis dans la chaleur des chaleurs, à boire une bière à la santé de mon père. Je bois à la réconciliation des corps. J’ai vu des statues sans bras, sans têtes. Je prie pour un père, plus vivant que la pierre.

Hello. Je suis donc allée voir papa à lhôpital. il va bien. il était en fauteuil. Il a toujours la trachėo pour le moment le temps que la trachée se remette correctement. Les décisions de traitement seront prises dès qu’ils auront les resultats de la biopsie. Le moral est plutôt bon, je pense qu’il digère doucement la nouvelle. Voilà pour le moment ce que je peux te dire. Je pense que c’était plutôt bien que je le vois et qu’il était très content de mon passage. Je te donnerai des nouvelles au fil des événements. Je t’embrasse. D