Je suis le clown

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Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures. Robert Bresson

Chaque matin, je vais boire un Chai au même endroit. A l’entrée du ghât principal de Varanasi. Au Dashashwamedh ghât. Un endroit qui forme un sorte d’intestin ou se ramasse toute la vie que l’Inde peut offrir.

Je retrouve le vendeur de Chai, dont, petit à petit, j’ai fini par m’attacher. Un jour, quelqu’un vient le voir pour lui réclamer de l’argent. Je lui demande si cette personne est de sa famille. Il me répond avec un grand sourire, qu’il est suivant les circonstances, l’oncle, le père,  le frère, la mère, le cousin d’un peu tout le monde à Varanasi. J’aime cet homme et je réalise qu’avec son corps rond comme celui de Ganesha et son regard rassurant, quelque part, sans me l’avouer, j’en ai fait, pour la durée de mon séjour ici, mon père de circonstance. C’est un homme dont j’ai confiance. Et d’ailleurs, comment ne pas faire confiance à une personne qui  vend son chai, 5 roupies et ses biscuits aux amandes, 10 roupies ?

Quand il s’assoit à côté de moi, il dessine une ligne entre nous et dans un grand rire me dit : India, Pakistan.

Chaque matin, il fait jouer la même chanson à plein volume. Jaane Kahan GayeWoh Dine, qui veut dire en Français Ou ces jours sont t’ils allés ? J’apprends que c’est Mukesh qui chante. Que la chanson est tiré d’un film de Rishi Kapoor, s’intitulant Mara Naam Joker, qui veut dire je suis le clown. Je suis assis dans la chaleur suffocante de Varanasi, à côté d’autres Indiens, et cette chanson me bouleverse à chaque fois. Je ne comprends pas les paroles, mais la musique résonne étrangement en moi.

J’apprends plus tard que ce film raconte l’histoire de Raju, considéré comme le meilleur clown de cirque qui n’a jamais existé. Depuis que le père de Raju est mort dans un accident pendant son numéro, la mère de Raju s’est éloignée du cirque. Le film retrace la vie de Raju de son enfance, au jour de sa dernière performance.

Je suis assis au milieu de l’Inde comme perdu au milieu de la mer morte. Je repense à ce qui m’a amené ici. A ma vie à Montréal, qui, vu d’ici, est une pure abstraction. A ma vie d’artiste. A mon appartement vide. Je repense à mes peines d’amour. Et plus particulièrement à celle qui me fait pleurer maintenant. Je repense à ce rêve vaudou que j’ai fait il  y a quelques jours, ce rêve si fort, qui m’a fait lui écrire après des mois de silence.

Un homme s’approche de moi, presque nu (comme celui que j’ai vu hier, qui mangeait un navet cru, perdu dans sa folie) et joue avec son  bras difforme. Il me demande de l’argent. Money, money. Rappel brutal à la réalité.